Le long du fleuve Jaune , on ferait bien des lieues ,
Avant de rencontrer un mandarin pareil .
Il fume l'opium , au coucher du soleil ,
Sur sa porte en treillis , dans sa pipe à fleurs bleues .
D'un tissu bigarré son corps est revêtu ;
Son soulier brodé d'or semble un croissant de lune ;
Dans sa barbe effilée il passe sa main brune ,
Et sourit doucement sous son bonnet pointu .
Les pêchers sont en fleurs ; une brise légère
Des pavillons à jour fait trembler les grelots ;
La nue , à l'horizon , s'étale sur les flôts ,
Large et couleur de feu , comme un manteau de guerre .
C'est Tou-Tsong le lettré ! Tou-Tsong le mandarin !
Le peuple , à son aspect , se recueille en silence ,
Quand , sous le parasol qu'un esclave balance ,
Il marche gravement au son du tambourin .
Dans ses buffets sculptés la porcelaine éclate ;
Il a de beaux lambris faits de bois odorants ;
Ses cloisons sont de toile aux dessins transparents ,
Et la nappe , à sa table , en drap d'écarlate .
Il laisse le riz fade à ceux du dernier rang ;
Le millet fermenté pour le peuple ruisselle ;
Il mange , à ses repas , le nid de l'hirondelle ,
Et boit le vin sucré des rives de Kiang .
Puis , sillonnant le lac , au pied des térébinthes ,
Sur la jonque bizarre il se berce en rêvant ,
Ou , dans le pavillon qui regarde au levant ,
Cause avec ses amis , sous les lanternes peintes .